Comment sortir les psychiatres de crise ?

Le projet de pérennisation des équipes mobiles 107 sur la table suscite la grogne chez les psychiatres. La semaine dernière, psychiatres francophones et néerlandophones se sont réunis afin de tenter de trouver des solutions alternatives. « Pour l’instant, ce qui est proposé ne convient pas aux psychiatres », déclare le Dr Caroline Depuydt, psychiatre, présidente de la commission psychiatrie et administratrice de l’ABSyM.

Le Dr Caroline Depuydt recontextualise la réforme de la psychiatrie initiée par le gouvernement il y a environ 5 ans. « L’idée était de fermer des lits psychiatriques et de réinvestir les moyens libérés dans les soins de santé mentale via l’article 107, avec pour objectif de créer à terme 20 réseaux sur le pays et de créer 93 équipes mobiles ».

Aujourd’hui, 50% de ces équipes mobiles sont déjà formées sur l’ensemble de la Belgique. La ministre De Block entend pérenniser les projets pilotes qui ont été lancés. Mais les psychiatres ne voient pas d’un bon œil la proposition qui est sur la table. Le Dr Depuydt tient à souligner deux difficultés majeures auxquelles le secteur est confronté.

« Nous n’avons pas les lits qu’on nous demande de geler »

La première difficulté concerne la question du gel de lits.  « Il y a une grande disparité dans la répartition des lits psychiatriques en Belgique. Il y a plus de lits en Flandres qu’en Wallonie et à Bruxelles. Bruxelles connaît par ailleurs une situation particulière puisqu’il s’agit d’un grand centre urbain avec beaucoup de sans-logis, de sans-papiers, de migrants, avec l’OTAN, la CEE. En outre, 30% des lits psychiatriques bruxellois sont occupés par des non-Bruxellois. Or, nous avons beaucoup moins de lits psychiatriques à Bruxelles que dans les autres Régions », indique Caroline Depuydt.

« Dès lors, pour Bruxelles, la question du gel des lits est hautement préoccupante », enchaîne la psychiatre. « Pour l’instant, il y a deux équipes mobiles qui fonctionnent sur Bruxelles, ce qui correspond à un peu moins de 10 ETP. Le projet du Fédéral veut que l’on arrive à 107 ETP, chose impossible à réaliser car pour y arriver, il faudrait geler un nombre de lits psychiatriques que nous n’avons pas ! »

Quant à la Flandre, elle est un peu moins en difficultés. La Wallonie, pour sa part, est entre les deux. « Tant la Flandre que la Wallonie ont déjà gelé pas mal de lits et se retrouvent, selon les endroits, plus ou moins en difficultés », commente le Dr Depuydt.

« La nouvelle rémunération proposée est une marche-arrière ! »

La deuxième difficulté réside dans le cadre dans lequel le psychiatre en équipe mobile fonctionnera. « Dans la pérennisation des projets 107 en 2018, il est prévu que le psychiatre de l’équipe mobile soit engagé soit à 16 ou 17h/semaine, qu’il fasse des déplacements à domicile – ce qui est normal - , qu’il soit payé sur une base brute de 120 euros/heure, montant forfaitaire qui dépendrait en tout ou en partie du BMF des hôpitaux. Cette idée de nous sortir du pool médical des honoraires de surveillance et de nous faire passer dans le BMF nous semble très compliquée car rester dans le pool médical est capital pour nous, pour diverses raisons », martèle la psychiatre.

« En effet, rester en dehors du BMF permet une autonomie du médecin. Principe fondamental. Qui plus est, en restant en dehors du BMF, le psychiatre peut continuer à être un contre-poids par rapport aux gestionnaires, ce qui est un plus dans la qualité de la prise en charge des patients (défense des droits de patients et prise en charge adaptée aux besoins) », poursuit l’administratrice de l’ABSyM.

A cela s’ajoute l’insécurité juridique. « De qui dépendrait-on ? Si l’on dépend de l’hôpital, dépendra-t-on du directeur financier ou du directeur médical ? Si l’on ne dépend pas de l’hôpital, dépendra-t-on du coordinateur du réseau ? Il y a donc clairement une insécurité juridique et, en corollaire, une incertitude quant à la responsabilité que l’on doit avoir par rapport à nos patients et aux membres des équipes mobiles », souligne le Dr Depuydt.

Enfin, si le psychiatre de l’équipe mobile est payé 120 euros/heure, comme le prévoit le projet sur la table, cela représente une perte de revenus de 30%. « Or, au sein de l’ABSyM, nous nous étions battus pour obtenir une revalorisation de l’acte intellectuel. En ambulatoire, cela s’était traduit par une augmentation de la consultation du psychiatre. Et en hospitalier, nous avions introduit d’une part, des rapports de consultations multidisciplinaires et d’autre part, des rapports d’entrée et de sortie également rémunérés de façon spécifique. Dans le shift prévu, ces revalorisations tombent à l’eau », déplore la psychiatre.

Des solutions en vue ?

L’accord médico-mutualiste 2018-2019 prévoit une partie de la solution. « Il stipule que des accords structurels seront concrétisés en une convention avec les hôpitaux. Il prévoit également que les honoraires de surveillance seront complètement réinvestis dans la nomenclature pour les psychiatres travaillant dans les équipes mobiles. Cela signifie donc que le budget des honoraires de surveillance des psychiatres sera transféré vers ces nouveaux actes du psychiatre 107.  L’ABSyM a porté cette revendication des psychiatres et l’a conduite à son terme favorable », fait remarquer le Dr Depuydt. « C’est déjà une bonne chose. Cela dit, notre priorité, dès la rentrée, est en tout cas de rencontrer les autorités car le texte tel qu’il existe aujourd’hui est encore inacceptable. » 

 

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